Full text: Dictionnaire De L'Académie Française (Complément)

PRÉFACE. 
  
(2 
Ô 
JE me propose de présenter quelques considérations 
sur la formation de la langue française et sur les idiomes 
spéciaux qui complètent cette langue et lui donnent, en s’y 
ajoutant , divers degrés d’étendue. 
Jeveux essayer ensuite l’histoire et la critique des diffé- 
rentes espèces de Dictionnaires qui répondent ou qui de- 
vraient répondre à ces points de vue différents. 
J’exposerai enfin le but et le plan de l'ouvrage auquel 
ces pages doivent servir d'introduction. 
S 1”. De la langue générale et des idiomes spéciaux. 
La langue, prise dans sa généralité, c’est l’ensemble de 
jousees idiomes que parlent les individus ; car, à bien 
dire, tout homme a son langage propre. Mais les individus, 
se groupent par classes sociales , par professions, etc. ; et 
les idiomes suivent une loi analogue. Nous y reviendrons 
tout à l’heure. 
Observons d’abord ceci: comme il existe une aristocratie 
intellectuelle, élite de la nation , de même, au-dessus des 
divers groupes d’idiomes., il s’en forme un qui doit les 
résumer tous : ainsi se compose une langue moyenne et 
collective, qui appartient également et à la bonne com- 
pægnie et à la littérature nationale. Née dans les salons, 
cette langue a la politesse et l’élégance des hommes du 
monde, et quelquefois aussi leur susceptibilité, leur esprit 
d'exclusion ; perfectionnée par l’éloquence écrite, dont elle 
est l'instrument, elle en prend la vigueur, la précision, la 
justesse, mais non sans quelque recherche, non sans une 
sorte de pruderie et même de pédantisme; et si l’on veut 
me permettre une expression un peu vulgaire, mais qui 
rend bien ma pensée, je dirai qu’en se servant de cette 
langue choisie, il arrive trop souvent que l’on parle comme 
un livre, 
Cette langue , qui est une, bien qu’elle soit incomplète, 
a laissé en dehors d’elle une foule d’idiomes qu’elle dé- 
daignait de s’assimiler. N’empruntant à chacun de ces idio- 
mes que ce qu’il contenait de plus général, ce qui paraissait 
  
  
& 
être passé dans l’usage commun, elle a mis de côté tout ce 
qui demeurait individuel : mais une pareille opération de- 
vrait être refaite chaque jour ; car, chaque jour, des termes 
sortent de la première de ces catégories pour rentrer 
exclusivement dans la seconde, et réciproquement. Les 
locutions, peu nombreuses, que la langue générale em- 
prunte aux idiomes spéciaux, sont adoptées le plus sou- 
vent à titre de figures et de tropes. Ainsi, les expressions 
du vieux langage qui ont repris faveur constituent des 
archaïsmes" ; les mots hasardés par des écrivains novateurs 
conservent un cachet d’hyperbole quelquefois railleuse 
et ironique? ; les termes d'histoire, d’antiquité, de droit, 
sont le plus souvent employés comme de simples allusions 
aux événements et aux coutumes dont la connaissance 
est demeurée populaire: mais combien de fausses données 
et de jugements inexacts ont été consacrés par cette 
sagesse des nations qui réside, dit-on, dans les proverbes 
et les expressions proverbiales *? Combien de ces motssont 
employés figurément, tandis que l’on se rend à peine compte 
de leur origine et de leur signification primitive 4 ? Com- 
bien de faits, au contraire, susceptibles de fournir des 
locutions heureuses, des allusions pleines de finesse ou 
d'énergie, ont été négligés jusqu'ici par la littérature et 
même dans la conversation 5? Enfin, dans cette mine 
difficilement épuisable qu'offre la nomenclature des scien- 
ces et des arts, à part quelques mots usuels, quels élé- 
ments va-t-on chercher pour enrichir la langue propre- 
ment dite? Seulement un petit nombre d'expressions, qui 
r Voy. au Compl. les mots Chevir, cuider, clamer, colaphiser, cogitation, etc. 
2 Voy. Capacité , chimériser, acclamer, s’exclamer, comiticule, et les autres 
néologismes cités plus loin. 
3 Foy. Socratique au Dict. de Trévoux. L'Académie a sagement laissé de côté 
cette allusion qui renferme une calomnie. On sait aussi combien sont erronées les 
locutions proverbiales qui concernent #. de la Palisse, le duc de Marlborough 
appelé Malbrouk, etc. etc. 
4 Foy. au Dict. et au Compl. Jarissaire, puritain , jésuite, janséniste ; do- 
mestique , draconien, parler sous la rose, au mot Rose, eic. 
5 For. tous les articles historiques du Compl., tels que Cabale, Calmar (union 
de), Carcere Duro, Compagnie de Jéhu, États généraux, Journée des éperons, 
Paix, Guerre, Parlement, Constitution, Empereur, Empire, Les deux roses; 
Fronde, etc. 
a 
 
	        
Waiting...

Note to user

Dear user,

In response to current developments in the web technology used by the Goobi viewer, the software no longer supports your browser.

Please use one of the following browsers to display this page correctly.

Thank you.